Entretien avec Martine Bénier et Alain Luminel, respectivement chez Ellisphere, responsable du pôle analyses & notations privées et responsable du pôle d’expertise financière

Alain Luminel, qu’est-ce que l’analyse crédit d’une entreprise ?

Une analyse crédit intègre deux composantes essentielles. Tout d’abord, une compréhension détaillée de l’économie de l’entreprise.  Cette analyse qualitative permet d’évaluer trois points : son business model, sa stratégie incluant son management, et enfin son écosystème. Cette compréhension nécessite de bien connaître le passé de la société au travers de ses principales dates clés et l’analyse de ses comptes historiques.

D’autre part, l’analyse crédit comprend un diagnostic financier de l’entreprise  mettant en exergue  la génération de richesses (évolution du chiffre d’affaires, formation des marges), la politique d’investissement (immobilisations, BFR),  le mode de financement et la rentabilité (rentabilité économique, rentabilité des capitaux propres, l’effet de levier).

Une fois ces deux étapes franchies, l’analyste pourra conclure sur le risque de crédit de l’entreprise et sur la création de valeur attendue.

… A qui s’adresse cette analyse ? Et précisément pour quels besoins ? 

L’analyse crédit s’adresse principalement à trois fonctions, ou métiers.

En premier lieu, au prêteur pour qui l’analyse permet de mesurer le risque de crédit, c’est-à-dire la capacité de l’entreprise à respecter ses engagements.  Nous sommes ici  face à un risque de crédit conjuguant à la fois un risque de solvabilité et un risque de liquidité. En effet, bien que solvable car disposant d’actifs immobilisés de premier ordre, une entreprise peut se trouver très vite dans l’incapacité de faire face à ses échéances à court terme.

En second lieu à l’actionnaire et à l’investisseur, dont la préoccupation  porte davantage sur la création de valeur.  Le financement implique une projection de l’entreprise via sa valeur économique. Celle-ci doit intégrer la rentabilité de demain en tenant compte de la valeur au moment de l’étude, des futurs flux espérés et actualisés de l’entreprise, le tout en lien avec le taux de rentabilité exigé.

Et enfin, l’analyse crédit s’adresse aux dirigeants de l’entreprise, pour leur besoin en communication par exemple. 

Martine Bénier, quels sont les sous-jacents opérationnels dans la production d’une analyse crédit ?

Effectivement, il s’agit bien de « produire » une  analyse et de construire un avis. Et ceci, qu’elle que soit la profondeur de l’analyse crédit, laquelle est étroitement liée aux enjeux du demandeur vis-à-vis de la société analysée.

Le terme « production » sous-tend un  travail structuré et méthodique qui respecte les étapes d’un processus. L’analyste crédit doit disposer d’un descriptif du mode opératoire relatif à ces étapes, intégrant les  deux composantes de l’analyse, à savoir diagnostic financier et analyse qualitative, décrites par Alain Luminel.

Concrètement, avant l’établissement de tout diagnostic financier, un point de validation est opéré par l’analyste crédit. Il consiste à  vérifier la base documentaire financière mise à disposition et si elle est à compléter, puis à valider le périmètre sur lequel porte l’analyse (filiale-groupe-société cible), à déterminer les principes et méthodes comptables adoptés, s’ils sont spécifiques à l’entreprise ou son secteur, et enfin à considérer les retraitements qui sont à réaliser (bilan, compte de résultat), etc.

Alain Luminel, les fondamentaux d’une analyse crédit sont de quel ordre ? 

Il convient d’éviter l’erreur grossière qui consiste à n’avoir aucune logique, en considérant qu’une analyse crédit équivaut à un commentaire du compte de résultat puis du bilan, sans prise en compte d’une démarche intellectuelle. Une analyse crédit se construit par conséquent sur la base d’un raisonnement logique, les bonnes questions appelant les bonnes réponses.

Deux lignes fondamentales doivent être respectées. Tout d’abord, il  faut connaître la passé de l’entreprise pour analyser son présent et prévoir son futur. Par ailleurs, il est nécessaire de mesurer sa création de marges via sa politique d’investissements.

Martine Bénier, quelles sont les compétences techniques requises chez un analyste crédit ?

Les compétences fonctionnelles en analyse crédit et comptabilité doivent être solides. Grâce à des outils adaptés de diagnostic financier, ainsi que des formations dispensées régulièrement auprès des analystes, il est possible de répondre  à cette exigence d’expertise financière.

Il convient également d’être rompu aux techniques d’interview. Celles-ci sont fondées sur les techniques classiques de questionnement, à adapter en fonction du contexte de l’interview (téléphonique ou physique). Bien entendu, la qualité de l’exercice sera dépendante de sa préparation en amont. Un dirigeant, un directeur financier, un comptable répondra d’autant plus ouvertement que l’analyste aura montré sa compréhension au sens large du business model. La communication financière quand elle est organisée par les entreprises, est aujourd’hui mieux maîtrisée,  voire packagée pour la rendre diffusible. En conséquence, l’analyste crédit doit «  faire craquer ce vernis » par un questionnement pertinent, suffisamment technique et professionnel pour obtenir les réponses aux points d’alerte qu’il a pu détecter. Et en l’absence de publication de données, l’analyste doit être convaincant et redoubler d’efforts auprès de sources diverses pour l’obtention d’informations.

Les techniques rédactionnelles doivent aussi être maîtrisées. Les notes de synthèse, les analyses ou notations privées, rédigées par les analystes doivent être compréhensibles. Ces techniques incluent aussi une capacité à  savoir gérer efficacement une masse documentaire importante, en sachant aller à l’essentiel.

Enfin, des compétences linguistiques sont indispensables. Une bonne maîtrise de l’anglais est requise. Outre le glossaire des termes financiers à connaître, il est fréquent de lire des « financial reports », de consulter les sites web des groupes étrangers des sociétés analysées.

… Et plus généralement, les qualités à avoir ?

L’analyste crédit doit disposer d’une bonne culture économique et doit rester curieux. Aujourd’hui plus encore, je pense que la veille sur l’émergence des nouveaux modèles économiques, l’intégration de la transformation numérique et digitale au sein des entreprises, constituent des paramètres importants dans l’analyse des business plan, notamment pour le compte d’investisseurs.

L’autonomie, la rigueur, la persévérance, la ténacité et la capacité à convaincre sont aussi des qualités indispensables au processus de réalisation.

Enfin, la confidentialité régit fréquemment les relations avec les demandeurs, les entreprises analysées et les sources privées consultées. Les analystes crédit doivent intégrer et respecter ces contraintes dans leur relationnel interne et externe à l’entreprise.

En somme, le métier d’analyste crédit demande de très nombreuses compétences et qualités. Toutefois, rien d’insurmontable, et comme  je le répète souvent «  c’est en forgeant que l’on devient forgeron ».

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